AINSI LE DON PARLA DANSE


Un projet de recherche-action :

théories, analyses, pratiques, actes et créations

autour du don à travers le geste artistique


par Adon Parda, donseur professionnel


les termes

Précision : le donateur / la donatrice = personne qui donne ; le/la donataire = personne qui reçoit le don

Faire la différence entre 

  • chorégraphie en hommage / femmage à quelqu'un (souvent plutôt une personnalité publique qui devient une des raisons et références principales de l'oeuvre)
  • danse d'hommage ou d'honneur (par exemple l'Aurresku basque : adressée publiquement en l'honneur de quelqu'un - la forme et la danse est pré-établie et presque toujours la même)
  • dédicace dansée (très rare, comme on signe un livre, on peut dédicacer une danse... on peut dire ici que la chorégraphie ou pièce existe déjà et est interprétée spécialement à qui on la dédicace)
  • danse dédiée (la danse est toute dirigée vers la personne à qui on la dédie et peut l'être à un-e absent, voire une personne décédée, et également à une notion : danse dédiée à l'amour, à la joie, etc.)
  • danse offerte (ci-dessous explorée)
  • don de danse (constitue le principal objet de cette recherche-action)

(texte à préciser)



LES PUBLICS-DONATAIRES

3 publics qui j'adresse le don de danse :

  1. Toute personne, inconnu-e, passant-e dans la rue qui accepte que je lui offre une danse : unique, spontanée, contextuelle et adressée à elle seule ; le travail tend vers la capacité de ‘donner à n’importe qui une danse’ peu importe le contexte, la ville, la région, la culture  - ce qui demande une grande et réjouissante agilité d'adaptation sur le moment. (développé ci-dessous DANSES OFFERTES À TOUT UN CHACUNE)
  2. Des personnes plutôt proches (ami-es, familles, connaissances) à qui je peux adresser un don de danse beaucoup plus spécifique, personnalisée, voire intime, vu que je connais la personne ;  le travail tend vers une prise en compte des goûts et idiosyncrasies de chaque personne, inclus parfois d'une grande préparation, afin de donner une couleur tout-à-fait pertinente à ce don. On se rapproche ici de la recherche du cadeau approprié à quelqu'un dont on connaît le goût - adapté à l'acte artistique. (à développer dans un futur proche)
  3. Le troisième public-donataire est un-e proche ou personne avec qui j'échange souvent des messages via smartphone et à qui j’envoie, principalement par SMS mais aussi par email, un cadeau en forme de vidéos d’une minute environ. Il s’agit de montages bricollagistes, issu du matériel des captations de mes études sur le don, parfois en composant un matériel exprès, mais toujours créant avec le ou la donataire en pensée. Une vidéo cadeau est unique et envoyée à une personne uniquement. Un ou une proche peut recevoir plusieurs vidéos cadeaux. (développé ci-dessous DON DE DANSE EN FORME DE VIDÉOS-CADEAUX)



DANSES OFFERTES À TOUT UN CHACUNE

Lors des premières tentatives, les inconnu-es et passant-es qui ont accepté que je leur offre dans la rue une danse de 1 à 3 minutes, en costume mais sans accompagnement musical, étaient de tout âge. Il y a eu beaucoup de jeunes couples, certains un peu timides mais néanmoins curieux, quelques femmes seules appréciant la qualité de la danse (« vos mouvements sont très gracieux ») et aussi trois jeunes copines ensemble (« on aime bien vos pieds pointés »), des hommes seuls qui ont discuté plusieurs minutes avant et après la danse offerte, un enfant seul riant avec moi pendant la danse mais aussi un groupe d’enfants menés par une fille qui m’a rendu une danse à la fin, une dame âgée au bord des larmes, touchée parce que « en ces temps de guerre vos envolées font tellement de bien ». 


danses offertes à tout un chacune


Notez que ces danses sont vécues et non filmées ; toutefois je prends des notes sur ce qui vient de se passer (ressentis, faits, réactions, autant chez les donataires que chez moi, ainsi que sur la nature des mouvements offerts) - ce cahier devient un petit journal des danses offertes dans l'espace public ; en outre, à la fin de la journée je danse pour la caméra en essayant de résumer certains aspects, gestes particuliers qui ont surgit ce jour-là afin d'avoir une trace kinesthésique de ces moments uniques. 



danse offerte à tout un chacune


Réactions :

Curiosité : « Je vous ai vu depuis la terrasse et je suis venue voir ce que vous faisiez. »

Perplexité : « Comment ça se fait que vous donnez ? Normalement il y a toujours un but commercial... » - « C’est étrange sans musique. » - « Chouette, c’est surprenant que vous fassiez ça... »

Enthousiasme : « J’ai jamais vu ça. On s’en rappellera. » - « Je ne m’attendais pas à voir ça dans les rues de Fribourg ! »

Absence de repère : « Very beautiful, it was very moving even though I can’t say exactly what I received... »

Gratitude : « Oui j’ai reçu un cadeau ! »

Implication : « I felt I was part of the dance. »



DONS DE DANSE EN FORME DE VIDÉOS-CADEAUX

Jusqu'à présent, j’ai envoyé, par SMS, Signal ou email, 39 petites vidéos d’environ une minute. La trentaine de donataires étaient toustes des proches - famille, ami-es, connaissances du moment - et de tout âge. Certain-es ont reçu plusieurs cadeaux vidéo car le dialogue initié invitait à une continuité. Ce mode permet des échanges plus personnalisés, plus intimes, parfois initie des discussions esthétiques. La qualité de collage-bricolage – que j’appelle ‘bricollagiste’ et où on sent la main à l’oeuvre et pas uniquement la machine – a été privilégiée, ainsi qu’une présence du corps et du geste de donner. J’avais tout le temps le ou la donataire en pensée lors de la création de la vidéo. À de rares occasions, pendant que je montais une variation sans destinataire précis, une personne me venait en tête, comme si elle se présentait à moi pour devenir le ou la donataire. 


ddd-vidéos-cadeaux

Réactions :

« Waw, ça m’a fait l’effet d’une connexion et de silence mental fou. Je me sens honorée et chanceuse. Je t’ai dédié ma pratique de yoga de ce matin. » 

« God, this means so much to me, watched it several times, it reminded me of so many things and made me feel alive. » 

« Incroyable, je n’en reviens pas. » 

« I’m honored, thank you so much for this precious gift. » 

« C’est pas souvent qu’on reçoit des cadeaux comme ça. » 

« Les ‘bricollages’ c’est un vrai plaisir pour les yeux et ça va dans le sens du désir d’être proie à la surprise et l’émotion. Merci vraiment. » 



ddd-vidéos-cadeaux

La question de l'adhérence esthétique pour apprécier l'offrande - le poison de la véracité :  

Une question intéressante sur la réception de ces dons surgit ; j'ai senti l'émergence de cette question lors des DANSES OFFERTES À TOUT UN CHACUNE mais elle est devenue plus prégnante lorsque lela donataire est proche et s'est présentée avec force lors des échanges autour des DONS DE DANSE EN FORME DE VIDÉOS-CADEAUX. 

Dans la vie quotidienne, la question du choix du cadeau à offrir se pose en lien avec ce que l'on sait du goût, des besoins ou des désirs dudela donataire. On veut avant tout faire plaisir. Dans le cas du don d’un objet artistique, le choix transcende tout ce qui est banal, normal, petit : il s'agit d'offrir un petit quelque chose du monde, de plus grand même s'il est tient dans quelques gestes simples. Aussi, à l’endroit où un artiste s’exprime de manière entière et authentique, l’esthétisme et le goût sont probablement défiés et nécessitent une redéfinition après création. Ainsi, l’appréciation du don ne peut être lié à un besoin utilitaire et la réception réveille directement le goût et le sens esthétique, et probablement qu'il y a dans le petit oeuvre de don, une question en suspens quelque part, quelque chose qui ne contente pas forcément immédiatement, un poison de la véracité à soigner.

Voici deux réponses qui expriment cette tension entre défi et gratitude :

« Merci, ça me touche beaucoup, c’est un cadeau précieux. Vue après vue, je chemine, j’apprivoise cet objet étrange. »  

« Je me rends compte que ton don ne méritait pas les malencontreuses et banales observations que j’avais émises. Alors que j’ai pour ce que tu fais pleine estime et admiration. »  



Liste des découvertes (jusqu'à présent)

1. LE DON PAR LA DANSE EST UN « RENDON »

Dans une approche philosophique, donner est déjà rendre, ne serait-ce que parce que la vie m’a été donnée et qu’à partir de cela, je ne peux que rendre un peu de ce qui m’a été donné.

Il m’est apparu très clairement que la danse n’est en fait pas une donation mais un rendu ; un rendu proche de sa définition par « traduction artistique d’une impression » mais étant donné que le mot ‘rendu’ est principalement considéré comme « marchandise qui a été rapportée au vendeur », je préférerais nommer cela un « rendon » – tel que « rendons ce que la vie nous donne, à travers la danse par exemple.» 

La première attitude d’un don par la danse est celle du vide, creux, récipient, recevant - de la réception qui n'est qu'en fait un rendon.

2. LE GESTE DU DON N’EST PAS UN MOUVEMENT SIMPLE

Le don par la danse n’est pas seulement un mouvement singulier aller-simple de soi vers le/la donataire.

En effet, il est impossible de juste donner, on prend forcément quelque part ce quelque chose qu’on donne. (voir 1)

Au niveau physique / dansé, il est impossible de faire un geste vers l’extérieur sans d’abord exercer un mouvement de rapprochement vers soi : la prise d’élan est ce qu’on prend avant de donner un geste. (voir 3)

3. LE GESTE DU DON EST (AU MOINS) BINAIRE

Marcel Mauss, fondateur de l’anthropologie sociale (1872-1950), a défini dans « Essai sur le don » (1925) le don en lien avec le contre-don, ce qui implique un aller-retour : « je te retourne la faveur ; je te fais un cadeau en retour ; à mon tour de t’inviter ; tout travail (ou service) mérite salaire », etc.

Au niveau physique / dansé, le geste de donner est également et forcément un va-et-vient, un prendre l’élan avant le geste, un fermer la main avant de l’ouvrir, un mimer avec la main de prendre avant de faire mine de donner, un retourner après avoir donné (voir aussi 5)

4. LA CIRCULARITÉ DU MOUVEMENT GÉNÉREUX

Parce que le mouvement de la générosité est total (voir 8), il m’est apparu qu’une approche chorégraphique du don peut structurer le mouvement de deux manières coïncidentes : 

1 - LE CIRCULBINAIRE : les huit orientations cardinales du corps permettant des déclinaisons de mouvements autour de soi dans toutes les directions ; 

2 - L'HUMBLALBÉROÏQUE : les énergies ou mises à l’oeuvre du corps selon l’exemple de la sève parcourant un arbre (albero en italien), des racines à la cime et à travers toutes les branches, fleurs, feuilles et fruits, dans un mouvement global tout autour de soi - à la fois humble et héroïque - incluant l’environnement au-delà du sol, du ciel, du visible.

5. LE MOUVEMENT-SYMBOLE EN LEMNISCATE DU « DONNERECEVOIRENDRE »

Mauss parle aussi du « donner-recevoir-rendre », ce qui implique un mouvement de continuité. J’y vois un mouvement qui va et vient à l’infini avec des variations de donner, rendre, prendre, recevoir, etc. 

Le mouvement qui physicalise symboliquement le mieux ce « donnerecevoirendre » est en lemniscate, un mouvement de courbe géométrique en forme de « 8 », un tracé fluide et continu signifiant l’infini, symbolisant l'équilibre parfait, la circulation perpétuelle de l'énergie et l'union des contraires.

Le mouvement en « 8 » infini peut être considéré comme une symbiose de la répétition du mouvement binaire don – contre-don et de la circularité-totalité de la générosité. 

C'est grâce à la généreuse contribution de Nunzia Tirelli à travers son travail autour de Rudolf Laban que cette évidence m'est apparue.

6. LE PAS-D’OBJET DU DON DE DANSE

Donner une danse peut se définir en tant que ‘donner sans objet’. La danse n’étant qu’une présence corporelle désencombrée d’objet ; ce corps n’étant que le vecteur de la manifestation du geste ; chaque geste de ce corps se matérialisant uniquement pendant l’instant où il se réalise; chaque geste disparaissant pour ne demeurer que dans la mémoire du regardeur, il n’y a pas d’objet concret dans le don de danse. 

J’ai développé une suite de geste symbolisant le ‘donner’ que j’appelle le ‘Pas–d’objet’ où les mains font mine de prendre à partir du corps et à partir du monde, passe par les sens (le sentir, le toucher, etc.) avant de mimer un donner. 

Le Pas-d’objet est le pas de danse qui démontre que le don de danse est, sans objet concret, pure médialité ; simultanément il est le pas de l'objet 'don'.

7. LA DANSE REND VISIBLE LE DONNER

En suivant le philosophe contemporain Giorgio Agamben, la danse, considérée comme médium dénué d’objet et de finalité utilitaire, serait le meilleur moyen pour rendre visible le don en soi. La danse ne donne ni objet ni utilité concrète mais fait apparaître le ‘donner’ lui-même.

8. DON DE SOI, REDON DU MONDE - LE DON SE DOIT D’ÊTRE ENTIER

En me retrouvant avec ce corps qui danse le don sans aucun objet concret à donner et sans finalité utilitariste, j’ai clairement senti que la dynamique du don ne peut être que totale. La vacuité laissée par l’absence d’objet et d’utilité concrète m’oblige à agir sans aucune demi-mesure : c’est bien l’entièreté de mon être et le monde entier qui m’entoure que je me dois de (re)donner.

Recherche